Un article de AFB

SOS homophobie est une association française qui lutte pour les droits des personnes LGBTI. Sa ligne d’écoute gratuite et anonyme est joignable au 01 48 06 42 41.
Harcèlement scolaire, outing forcé, soupçons d’infidélité dans le couple : sur la ligne d’écoute de SOS Homophobie, les récits de personnes bisexuelles révèlent des formes spécifiques de discrimination longtemps peu analysées. En croisant ces témoignages avec un essai récent, une militante de l’association a contribué à mettre des mots sur une réalité encore largement invisibilisée.
« Depuis que mon entourage a découvert que je suis bisexuel, je suis harcelé sept jours sur sept, et même menacé de mort. »
Ce témoignage, reçu en 2024 sur la ligne d’écoute de SOS Homophobie, n’est pas un cas isolé. Depuis sa création, l’association offre un espace d’écoute et d’échange à toutes les personnes LGBTQI+, et a recueillie de nombreux récits de violences. Les rapports annuels sur les LGBTIphobies, qui anonymisent et analysent les témoignages reçus mettent ainsi en lumière les violences subies par des personnes bisexuelles. Mais ces situations restent souvent difficiles à analyser : relèvent-elles de l’homophobie, de la lesbophobie, ou d’une discrimination spécifique ?
Pour Mitaine, militante et écoutante bénévole au sein de l’association, la question a pris une nouvelle dimension en 2025, lorsqu’elle découvre L’Architecture de la Biphobie, un essai auto-publié par Floralie Resa. Pour elle, l’essai permet de mieux comprendre certains témoignages recueillis sur la ligne d’écoute et complète les analyses proposées par les différents rapports.
Une discrimination difficile à nommer
Dans l’espace public comme dans les milieux militants, la biphobie reste souvent moins visible que d’autres formes de LGBTIphobies.
Les personnes bisexuelles sont parfois perçues comme bénéficiant d’un « privilège » supposé : la possibilité d’être perçues comme hétérosexuelles selon le genre de leur partenaire ou de ne vivre qu’une version amoindrie de l’homophobie. Mais cette idée masque souvent une réalité plus complexe. Dans son essai, Floralie Resa propose une grille de lecture originale : elle compare la situation des personnes bisexuelles à celle des binationaux en temps de guerre.
Lorsque deux groupes entrent en tension, ici les hétérosexuels majoritaires et les homosexuels minoritaires, que devient la place de celles et ceux qui semblent appartenir aux deux mondes ? Dans cette analogie, les personnes bisexuelles apparaissent comme des figures suspectes. Une position qui peut les exposer à des formes spécifiques de rejet. Pour Floralie Resa, les bisexuels vont être à la fois soumis à de l’homophobie, mais également à une biphobie spécifique, qu’elle décortique dans son essai.
Mettre des mots pour mieux accompagner
Pour Mitaine, la force de cette analyse est qu’elle explique pourquoi la communauté LGBTQI+ n’est pas exempte de biais biphobe et souligne la nécessité de s’intéresser à la réalité des vécus bi. L’essai devient alors une opportunité pour elle ainsi que les bénévoles de SOS Homophobie. En février, la commission Écoute invite Resa pour animer une intervention consacrée à la biphobie. Pour l’association, l’enjeu est double : améliorer l’écoute offerte aux personnes les appelants, mais aussi contribuer à mieux repérer et documenter la biphobie.
Cette rencontre fut l’occasion pour Mitaine de rédiger une fiche de lecture croisant les analyses de L’Architecture de la Biphobie et les témoignages recueillis par l’association.
[Le document a été mis à disposition des bénévoles, mais est également accessible par toustes sur le drive de Tomcat Bipan.]
Quand la théorie rencontre le terrain
Croiser l’essai avec les témoignages recueillis par SOS Homophobie permet d’illustrer les mécanismes mis à jour par Floralie Resa, ainsi que leurs conséquences. Parmi eux, le récit d’une lycéenne bisexuelle qui subit un harcèlement LGBTIphobe dans son établissement. La jeune fille vit également dans la peur d’être rejetée par sa famille si elle révélait son orientation. Malgré tout, elle explique « avoir de la chance » par rapport à certains camarades gays ou trans.
Pour Mitaine, découvrir ce témoignage après avoir lu l’essai confirme la nécessité de lier théorie et travail militant. Il illustre parfaitement l’un des mécanismes décrits dans l’essai : la tendance à minimiser les violences que subissent les personnes bi et pan, et de les présenter comme une population privilégiée.
Des violences qui touchent aussi les plus jeunes
Les témoignages recueillis par SOS Homophobie montrent que ces discriminations apparaissent parfois très tôt. Mathis, 14 ans, raconte avoir confié à sa petite amie qu’il se questionnait sur sa bisexualité. Peu après, celle-ci l’aurait outé sur les réseaux sociaux. Dans son collège, la révélation déclenche une vague de harcèlement. Ces situations rappellent que la biphobie ne se limite pas aux clichés ou aux remarques maladroites : elle peut aussi se traduire par des violences sociales et psychologiques très concrètes.
Les stéréotypes jusque dans les relations amoureuses
La biphobie peut également se manifester dans l’intimité. Une jeune femme ayant appelé la ligne d’écoute en 2023 raconte les tensions dans son couple avec sa compagne. Celle-ci, jalouse et insécurisée, lui répète régulièrement :
« Tu vas retourner avec un homme »
« Il te manquera un pénis ».
Ces remarques illustrent les théories de Floralie Resa sur l’impact de la biphobie dans les couples de femme.
Une question encore peu explorée
Fondée en 1994, SOS Homophobie est l’une des plus anciennes associations françaises de lutte contre les LGBTIphobies. Connue pour sa ligne d’écoute anonyme, ses interventions dans les établissements scolaires et ses actions judiciaires, l’organisation agit contre la gayphobie, la lesbophobie, la biphobie, la transphobie et l’intersexophobie. Mais les rapports annuels montrent que la bisexualité reste encore peu comprise et la biphobie peu perçue. En 2024 et 2025, seul 3% des appels rapportait des faits de biphobies alors que les personnes bisexuelles forment a peu près la moitié de la communauté LGBTQI+. Les témoignages recueillis chaque année sur la ligne d’écoute montrent pourtant que, pour les personnes concernées, ces discriminations sont bien réelles. Les comprendre et les visibiliser constitue un enjeu important pour les luttes LGBTI+. Pour Mitaine, des essais comme l’Architecture de la Biphobie y participe, et permettront peut être à de futurs personnes bisexuelles de se sentir plus légitime à contacter SOS Homophobie à l’avenir.
Pour aller plus loin :
La ligne d’écoute de l’association est le 01 48 06 42 41 (appel anonyme et gratuit)
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