Clémentine Morrigan est une autrice canadienne connue pour ses textes controversés sur la pratique des call-out (dénonciation publique) et du cancel (NdlA : « annulation » en anglais, se dit de l’isolement des personnalités jugées problématiques à gauche) dans la communauté féministe et queer de gauche. Elle écrit également sur la politique, la sexualité et le trauma. L’artiste autopublie ses ouvrages sous la forme artisanale du zine, ces feuillets imprimés et assemblés à la main, qui circulent dans les milieux anarchistes et DIY. Cependant, loin d’être une autrice confidentielle, son parcours en dehors du milieu de l’édition classique a attiré une centaine de milliers de lecteurs. Son compte Instagram est suivi à ce jour par 111 000 abonnés (@clementinemorrigan). Il y a donc d’une part sa pratique du zine, qu’elle exerce toujours aujourd’hui, et d’autre part sa pratique de la microécriture, où elle poste de façon condensée de très courts textes en blanc sur fond noir, sa signature sur Instagram. Elle vit aujourd’hui intégralement de la vente de ses zines et de ses textes, ce qui est une situation rare dans le paysage des auteurs, où mêmes les auteurs publiés ont de la peine à vivre de leur écriture, en particulier les auteurs militants.

Il est difficile d’expliquer à quel point sa figure est controversée et ses écrits sont extrêmement influents dans la sphère queer et féministe pour quiconque n’évolue pas dans ce milieu. En dénonçant ouvertement et à visage découvert la pratique du cancel, Clémentine Morrigan est très soutenue, mais également très exposée. En plus de l’intense harcèlement qu’elle subit en ligne, ses détracteurs de gauche se déplacent également pour l’attaquer dans la vraie vie. En mai 2024, un inconnu s’est rendu à son stand lors d’un événement anarchiste à Montréal pour détruire ses zines, causant la perte de plusieurs centaines de dollars de matériel. En mai 2023, pendant sa tournée aux États-Unis, ses agresseurs avaient crevé ses pneus et répandu des matières fécales sur sa voiture.
L’autrice est prolifique et n’écrit pas que sur la cancel culture. Elle écrit également sur la bisexualité, étant elle-même bisexuelle, et a même publié plusieurs zines sur le sujet en plus de ses courts textes sur Instagram.

Mais en 2024, Morrigan commence un nouveau projet : parler de l’inceste. Elle écrit le récit et l’analyse de l’inceste qu’elle a elle-même vécu, et explore les écrits de spécialistes tels que l’anthropologue française Dorothée Dussy, autrice de l’ouvrage « Le berceau des dominations : anthropologie de l’inceste« . Ses écrits reçoivent un accueil enthousiaste ainsi que des menaces de procès de la part de sa mère, qu’elle accuse d’avoir fermé les yeux. En France, dans les jours qui suivent la publication, l’anthropologue Axiel Éris Cazeneuve (auteur de l’ouvrage Comment mieux gérer nos conflits) décide de traduire le texte de Morrigan en français et le lui envoie avec une note en anglais, traduite par :
« Tes paroles sont plus puissantes que l’État même. Tu as terrassé le silence. Derrière toi, nombreux seront ceux qui continueront à prononcer les paroles que ta mère cherche à effacer. »
Plus tard, sur Instagram, Morrigan écrit à propos de cette note :
« Je suis extrêmement reconnaissante vis-à-vis d’Éris. Quand ma mère menaçait de me poursuivre en justice, personne ne savait quoi dire. Mais cet étranger venu de France avait les mots exacts, des mots qui étaient un remède pour renforcer ma détermination. Ces mots me renvoyaient mon propre pouvoir et me montraient que dire la vérité, malgré les menaces et les risques, était absolument nécessaire et juste. »
Le 10 octobre 2024, les deux auteurs se retrouvaient à Toulouse pour un événement avec interprète français-anglais, intitulé « Écrire comme survivante de l’inceste : une discussion avec Clémentine Morrigan« . L’évènement a attiré des personnes de la France entière, la venue de Morrigan en France représentant une aubaine rare.

Axiel Éris Cazeneuve est un antropologue identifié pour son travail sur les violences communautaires et la sécurité émotionnelle dans le milieu du Larp. Il fait partie des auteurs cités comme ressource sur la question de la justice transformative par le collectif queer et féministe Fracas. Il publie des textes via la maison d’édition La page libre (@lapagelibre_toulouse).